COLOMB (C.)


COLOMB (C.)
COLOMB (C.)

Colomb ne nous est pas connu seulement par des documents émanant de tiers, mais aussi par ses propres écrits: quelques lettres et rapports, des annotations autographes sur ses livres personnels, des copies ou extraits de ses journaux de bord, figurant dans l’Historia de las Indias de Bartolomé de Las Casas ou dans l’Historia , attribuée à Fernando Colombo, fils de l’explorateur – tous deux ayant disposé des papiers de Colomb. Les chroniqueurs de l’époque (Pierre d’Anghiera, Bernaldez, Oviedo) ont parlé de lui abondamment. Il faut aussi remarquer que l’historiographie officielle en Espagne fut infléchie dans un sens défavorable à l’Amiral des Indes par suite du procès qui opposa la Couronne à ses héritiers. La critique historique n’a pu commencer sérieusement qu’après la publication (en 1875) de l’Historia de Las Casas, restée inédite depuis le XVIe siècle.

Genèse d’une découverte

On ranime sans cesse l’assez vaine querelle de l’origine du découvreur. Il est pourtant certain que Cristoforo Colombo était le fils du tisserand génois Domenico (voir Cristoforo Colombo. Documenti e prove della sua appartenenza a Genova , 1932): non seulement des documents notariés prouvent son origine ligure, mais aussi les rapports professionnels et amicaux que Colomb entretint avec Gênes tout au long de sa vie. Il n’était donc ni le corsaire catalan Colom ni le marin scandinave Skolvus. Mais d’où venait cette famille Colombo, que l’on ne connaît pas au-delà du grand-père de Christophe? Ses ancêtres étaient-ils corses, galiciens, ou des Juifs catalans qui auraient fui la péninsule à la fin du XIVe siècle? Cette dernière hypothèse a été soutenue par S. de Madariaga, mais sans aucun indice sérieux; le seul intérêt de cette question concerne la psychologie du héros (qui aurait soigneusement dissimulé ses origines).

Le fait d’avoir vécu à Gênes puis à Savone explique les premières curiosités de Colomb. Dès quatorze ans, il prit la mer, puis participa à des expéditions pour le compte de grandes firmes génoises qui vendaient de la laine et achetaient de l’alun, des épices, du sucre; il navigua dans le bassin méditerranéen et jusqu’en Angleterre, en faisant étape au Portugal. Colomb apprit le métier de cartographe, très en honneur dans sa patrie. Des rudiments de science ont pu lui être dispensés dans les écoles de la ville (sans qu’il soit besoin d’imaginer qu’il ait étudié dans une université); et, très jeune, il désira, comme il le disait lui-même, «connaître les secrets du monde».

En 1476, un convoi de bateaux génois où il se trouve embarqué est attaqué par des corsaires au large du cap Saint-Vincent. Après le naufrage, Colomb s’établit au Portugal. Durant neuf ans il en fait sa terre d’attache. Il épouse la fille du premier colonisateur de l’île de Porto Santo. Et il navigue incessamment: soit vers le nord, à Bristol (où le souvenir d’une île «Brasil», qui est peut-être Terre-Neuve, subsiste toujours), et de là jusqu’en Islande; soit le long du littoral africain, exploré depuis un demi-siècle sous l’impulsion de la cour de Lisbonne: il va jusqu’à la côte de l’Or, où il assiste au trafic des esclaves noirs.

Quels sont ses moyens d’existence? Il est, un moment, «facteur» (commissionnaire) de la maison Centurione, de Gênes, qui avait de gros intérêts au Portugal (selon un document de 1478, il opéra à cette date un achat de sucre, à Madère, pour cette firme); puis, établi à Lisbonne, où le rejoint son frère Bartolomé, il exerce avec lui le métier de cartographe.

Au Portugal, il a appris le mauvais castillan (mêlé de «lusitanismes») que l’on y parlait (concurremment avec le portugais) et qui sera sa langue écrite. Au cours de cette période, il se procure les livres qu’il consultera sans se lasser pour étayer son grand rêve; parmi ces ouvrages: une Géographie de Ptolémée – ce précieux manuscrit de l’astronome alexandrin du IIe siècle qu’on avait retrouvé au début du XVe siècle et qui décrivait le monde connu en donnant, pour tous les lieux, leurs coordonnées en degrés; l’édition princeps de 1478, que Colomb posséda, était accompagnée de 27 cartes; l’Eurasie y mesurait 180 degrés; la nomenclature de Ptolémée sera à l’origine de tout ce qu’écriront et chercheront les explorateurs durant un siècle. Second livre très important: l’Imago mundi du cardinal Pierre d’Ailly (1350-1420), vaste compilation du savoir antique, où la notion de la rotondité de la terre, garantie par l’autorité d’Aristote, est tenue pour prouvée; il y est dit qu’un même océan baigne les rivages d’Espagne et ceux d’Asie. Colomb se livre à des calculs sur la largeur de cet océan: d’après un astronome plus ancien que Ptolémée, Marin de Tyr, l’Eurasie mesurait 225 degrés et non 180 degrés; Colomb adopte, en outre, une mesure du degré de 45 milles nautiques (au lieu des 50 de Ptolémée). D’où il conclut (et note sur les marges de son livre) que «entre la fin de l’Orient et la fin de l’Occident il n’y a qu’une petite mer».

Pourquoi ne pas essayer de la franchir? Les relais entre Europe et Asie seraient la mystérieuse île «Antilia» (portée sur les cartes depuis 1424, mais plus que probablement imaginaire), et «Cypango» (le Japon) dont avait parlé Marco Polo dans sa Description du monde , autre lecture favorite du Génois.

Ce projet est, substantiellement, celui de la «lettre de Toscanelli», adressée, en 1474, par un savant florentin à un chanoine de Lisbonne, lettre dont l’authenticité est encore contestée. Il n’est pas indispensable de supposer que Colomb ait emprunté à Toscanelli son objectif asiatique. Car l’idée était dans l’air; et, pour la concrétiser, on commençait à construire des globes, ce qui obligeait à donner une dimension précise à l’Atlantique. Colomb s’y est essayé, mais les sphères fabriquées par lui ont disparu. Il existe en revanche un globe construit (de 1487 à 1492) par l’Allemand Martin Behaim, qui vécut au Portugal en même temps que le Génois (globe de Nuremberg; réplique à la Bibl. nat. de Paris): les dimensions de l’Atlantique et la nomenclature des îles relais y sont sensiblement celles de la «lettre de Toscanelli».

Les souverains du Portugal s’intéressaient depuis longtemps aux explorations atlantiques: leurs marins avaient découvert successivement chacune des îles de l’archipel des Açores; et l’on espérait, en allant toujours plus à l’ouest, parvenir à «Antilia» ou «île des Sept Cités», d’autant que des débris végétaux (provenant de la côte américaine) étaient parfois jetés sur les rivages açoréens. Il semble même que l’existence du Brésil ait été pressentie: d’après Colomb, le roi Jean II croyait qu’il y avait «une très grande terre ferme à l’ouest».

Chercher la route de Catay (la Chine) et des îles à épices de l’Inde par l’Occident, tel est le projet que le Génois présentera à la cour de Lisbonne. En vain, car l’intérêt immédiat du roi Jean II était de poursuivre un autre objectif, alors sur le point d’aboutir: contourner l’Afrique pour parvenir jusqu’à l’Inde. Ses navigateurs s’étaient déjà avancés bien au sud de l’équateur, prouvant ainsi que les «antipodes méridionaux» n’étaient pas inaccessibles, comme l’avaient prétendu des savants des siècles passés.

L’histoire des tractations de Colomb avec les savants de l’entourage de Jean II est assez obscure. Découragé, il quitte le Portugal en 1485 et se rend dans le royaume de Castille, dont les souverains sont Ferdinand et Isabelle. Il séjourne à deux reprises au monastère de La Rabida, près du port andalou de Palos. Très vite, il reçoit une petite pension de la cour, car il a trouvé bon accueil auprès de la reine qui s’intéresse à l’aspect missionnaire du projet: il s’agirait non seulement de partir en exploration, mais de porter la «bonne nouvelle» au Grand Khan de Chine (que Marco Polo avait jugé favorable aux chrétiens) et – qui sait? – de prendre à revers l’Islam. Mais le soutien de Ferdinand et Isabelle est subordonné à l’aboutissement de la Reconquête. Au lendemain de la prise de Grenade, Colomb obtient enfin ce qu’il désire; le 17 avril 1492, il signe les capitulations de Santa Fe, qui lui confèrent les titres et prérogatives d’amiral, vice-roi et gouverneur des «îles et terres fermes» éventuellement découvertes. Les souverains lui remettent des lettres de créance pour le Grand Khan. La Couronne participe à la moitié des frais; l’autre moitié est avancée à Colomb par des banquiers génois de Séville.

Les quatre voyages et la fin

Le 3 août 1492, l’explorateur quitte Palos, à la tête de trois caravelles (la Santa Maria , la Pinta et la Niña ); deux d’entre elles appartenaient à Martín Pinzón, riche armateur de Palos dont le concours s’était révélé indispensable pour le recrutement des équipages.

Le coup de chance – ou le trait de génie – de Colomb aura été de prendre le départ des Canaries, à la latitude exacte où il sera poussé en droiture vers l’ouest par l’alizé. Après seulement trente-cinq jours de navigation, il aborde, peut-être à Guanahani, qu’il baptise «San Salvador», le 12 octobre 1492. C’est une grande date que celle de la rencontre par les Européens des premiers sauvages nus: les «Indiens». Après plusieurs semaines d’exploration qui le mènent jusqu’à Cuba, l’amiral repart en laissant un groupe de ses compagnons dans l’île d’Haïti, qu’il nomme l’île Espagnole («Hispaniola»). Il recevra un accueil triomphal à son retour en Espagne. Et la lettre par laquelle il raconte la découverte du «nouveau monde» sera aussitôt imprimée et traduite en plusieurs langues.

La deuxième expédition a lieu peu après, car la couronne de Castille ne veut pas se laisser distancer dans l’exploration par le Portugal. En 1493-1494, c’est la découverte des Petites Antilles, peuplées d’anthropophages; puis un voyage au long de la côte sud de Cuba, l’amiral espérant arriver aux abords de Catay. D’autre part, la colonisation d’Hispaniola a des débuts malheureux: il faut livrer combat aux indigènes; les prisonniers sont envoyés comme esclaves en métropole. Enfin a lieu la découverte d’une mine d’or («N’est-ce pas la preuve que l’on se trouve à Cypango?» se demandera Colomb).

En 1498 une nouvelle mission est confiée à Colomb. De nombreux colons (330) s’embarquent avec lui. Au cours de ce troisième voyage, avant de rejoindre Hispaniola, il réalise une découverte décisive: celle du continent sud-américain, à l’embouchure de l’Orénoque. L’exploration d’un grand golfe d’eau douce lui fait supposer un instant que le fleuve sortirait du Paradis terrestre: «Sinon, il proviendrait d’un pays immense au sud dont personne n’a jamais eu connaissance, d’un nouvel hémisphère inconnu des Anciens.» La carte de ce voyage dressée par Colomb (aujourd’hui perdue) ne va pas tarder à servir à d’autres explorateurs du continent sud.

Les revers qu’essuie l’amiral quand il rentre à Hispaniola – où les colons, déçus dans leurs espoirs d’enrichissement, se sont révoltés – sont bien connus. En 1500, Bobadilla, enquêteur royal, le fait arrêter et ramener enchaîné en Espagne. Dans la métropole, il est libéré, rétabli dans ses titres, mais non pas dans ses fonctions de gouverneur.

Sa personnalité de visionnaire s’accentue. Il parle de plus en plus (comme il l’a fait dès le début) de parvenir à Jérusalem – prélude à la fin du monde – et pour cela de trouver le «passage», à travers le continent qu’il a entrevu, permettant aux Européens d’accéder à la mer de l’Inde. En 1502, dernier envoi en exploration; une errance d’une année le long des côtes d’Amérique centrale, depuis le cap Honduras jusqu’à Panamá. Colomb pressent l’existence du Pacifique, mais ne trouve pas de passage. Il rentre épuisé en Castille, peu avant la mort de sa protectrice Isabelle. Il emploie les derniers mois de sa vie en démarches auprès de Ferdinand, pour rentrer dans ses prérogatives de gouverneur (satisfaction lui sera donnée post mortem ; son fils Diego prendra sa succession à Hispaniola). Jusqu’au bout, il affirmera ses droits, non seulement sur les terres découvertes mais «à découvrir», «car j’ai donné les Indes au roi et à la reine» (Testament).

Encyclopédie Universelle. 2012.

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